Dans un monde où la science façonne notre quotidien, une tension fondamentale émerge entre deux forces qui définissent sa valeur : la reconnaissance par les pairs et l’utilité sociale. Les chercheurs se trouvent aujourd’hui à la croisée des chemins, tiraillés entre la publication dans des revues prestigieuses et la création de solutions tangibles aux défis sociétaux. Cette dualité soulève des questions profondes sur la finalité même de l’entreprise scientifique. Faut-il privilégier l’excellence académique traditionnelle ou réorienter la recherche vers des résultats directement bénéfiques pour la société? L’équilibre entre ces deux pôles redéfinit actuellement le paysage scientifique mondial et mérite une analyse approfondie.
L’évolution des critères d’évaluation scientifique
Le système d’évaluation scientifique a considérablement évolué depuis l’émergence des premières sociétés savantes au XVIIe siècle. Initialement fondé sur l’échange épistolaire entre pairs, il s’est progressivement institutionnalisé autour de métriques standardisées. Aujourd’hui, le facteur d’impact et le nombre de citations dominent l’évaluation des chercheurs dans pratiquement toutes les disciplines.
Cette approche quantitative a profondément modifié les comportements au sein de la communauté scientifique. Les chercheurs sont désormais incités à privilégier la quantité de publications plutôt que leur pertinence sociale ou même leur qualité intrinsèque. Le phénomène du « publish or perish » (publier ou périr) s’est imposé comme paradigme dominant, transformant parfois la recherche en course effrénée aux publications.
Pourtant, de nouvelles voix s’élèvent pour remettre en question cette hégémonie des métriques traditionnelles. Des initiatives comme la Déclaration de San Francisco sur l’évaluation de la recherche (DORA) prônent une approche plus nuancée, intégrant d’autres dimensions dans l’évaluation scientifique. Ces mouvements cherchent à valoriser l’impact sociétal, l’innovation pédagogique ou encore l’engagement public des chercheurs.
Les organismes de financement commencent eux aussi à modifier leurs critères. La Commission Européenne, via son programme Horizon Europe, intègre désormais explicitement la notion d’impact social dans ses appels à projets. Cette évolution traduit une prise de conscience: la science ne peut plus être évaluée uniquement par les scientifiques et pour les scientifiques.
Les limites du système actuel
Le modèle d’évaluation dominant présente plusieurs failles majeures. D’abord, il favorise les domaines où la publication est rapide et abondante, créant des inégalités disciplinaires. Les sciences humaines et sociales, dont les cycles de publication sont naturellement plus longs, se trouvent désavantagées face aux sciences expérimentales.
Par ailleurs, ce système encourage parfois des comportements problématiques: fragmentation artificielle des résultats (« salami slicing »), auto-citations excessives, ou même fraude scientifique. Le cas retentissant du Dr. Diederik Stapel en psychologie sociale illustre comment la pression à publier peut conduire à des dérives éthiques graves.
- Survalorisation des résultats positifs et novateurs
- Négligence des études de réplication
- Biais en faveur de la recherche à court terme
- Déconnexion croissante entre excellence académique et utilité sociale
Cette situation appelle à une refonte profonde des mécanismes d’évaluation scientifique, intégrant davantage les attentes sociétales tout en préservant l’indépendance fondamentale de la recherche.
L’émergence d’une science orientée vers l’impact social
Face aux limitations du système traditionnel d’évaluation, un nouveau paradigme scientifique prend forme: la recherche orientée vers l’impact social. Cette approche considère que la valeur d’une découverte ne réside pas uniquement dans sa sophistication théorique, mais aussi dans sa capacité à transformer positivement la société.
Cette tendance s’incarne dans le concept de recherche translationnelle, particulièrement visible dans le domaine biomédical. Il s’agit d’accélérer le passage « du laboratoire au chevet du patient » en créant des ponts entre recherche fondamentale et applications cliniques. Des institutions comme le National Center for Advancing Translational Sciences aux États-Unis investissent massivement dans cette approche, reconnaissant que trop de découvertes prometteuses restent confinées aux publications sans jamais bénéficier aux patients.
Dans d’autres domaines, l’émergence de la science ouverte et de la science citoyenne témoigne de cette volonté d’ancrer la recherche dans les préoccupations sociétales. Des projets comme Foldit, qui transforme la prédiction de structure des protéines en jeu accessible au grand public, ou Zooniverse, qui mobilise des millions de citoyens pour analyser des données scientifiques, illustrent cette nouvelle conception participative de la science.
Les Objectifs de Développement Durable (ODD) définis par les Nations Unies constituent désormais un cadre de référence pour de nombreux chercheurs souhaitant aligner leurs travaux avec les grands défis planétaires. Des universités comme l’Université de Göteborg en Suède ou l’Université de Waterloo au Canada ont réorganisé leurs priorités de recherche autour de ces objectifs.
Nouvelles métriques d’impact
Pour évaluer cette dimension sociétale de la science, de nouvelles métriques voient le jour. Les altmetrics mesurent la diffusion des travaux scientifiques au-delà des cercles académiques traditionnels, en analysant leur présence dans les médias sociaux, la presse ou les documents politiques. Des plateformes comme Impactstory ou Altmetric.com permettent aux chercheurs de visualiser cette forme d’influence.
D’autres approches, comme le Research Excellence Framework britannique, intègrent des études de cas détaillées documentant l’impact concret des travaux scientifiques sur l’économie, la santé publique ou les politiques gouvernementales. Cette méthode qualitative complète les mesures quantitatives traditionnelles.
- Développement de brevets et transferts technologiques
- Influence sur les politiques publiques
- Création d’entreprises issues de la recherche
- Amélioration mesurable du bien-être des populations
Cette évolution vers une science socialement engagée ne fait toutefois pas l’unanimité. Certains y voient un risque d’instrumentalisation de la recherche, potentiellement au détriment de l’exploration fondamentale dont les applications ne sont pas immédiatement perceptibles.
Les tensions entre liberté académique et demande sociale
L’orientation croissante de la science vers des objectifs sociétaux soulève une question fondamentale: comment préserver la liberté académique, pilier historique de l’innovation scientifique, tout en répondant aux attentes légitimes de la société qui finance majoritairement la recherche?
Cette tension s’observe particulièrement dans l’allocation des financements. Les agences nationales de recherche privilégient de plus en plus les appels à projets thématiques, alignés sur des priorités stratégiques, au détriment du financement « blanc » laissé à l’initiative des chercheurs. En France, la part des crédits non fléchés de l’Agence Nationale de la Recherche (ANR) a considérablement diminué ces dernières années, suscitant l’inquiétude de nombreux scientifiques.
Cette programmation de la recherche comporte des risques significatifs. L’histoire des sciences regorge d’exemples de découvertes majeures issues de travaux initialement sans application évidente. La pénicilline découverte par Alexander Fleming, les rayons X par Wilhelm Röntgen ou plus récemment la technique CRISPR-Cas9 proviennent de recherches fondamentales sans objectif utilitaire prédéfini.
Par ailleurs, la focalisation sur l’impact immédiat peut conduire à négliger des domaines entiers du savoir, notamment ceux qui ne promettent pas de retombées économiques ou sociétales à court terme. Les mathématiques pures, certains champs de la physique théorique ou les études littéraires se trouvent ainsi fragilisés, malgré leur contribution essentielle à notre compréhension du monde.
Le cas des sciences humaines et sociales
Les sciences humaines et sociales (SHS) illustrent parfaitement ce dilemme. Souvent perçues comme moins « utiles » dans une logique marchande, elles subissent des pressions croissantes pour démontrer leur impact. Pourtant, leur contribution à la compréhension des phénomènes sociaux, à l’analyse critique des technologies ou à l’éclairage des débats publics s’avère fondamentale.
Des initiatives comme le programme DARIAH en Europe cherchent à valoriser l’apport spécifique des humanités numériques à l’innovation sociale. De même, l’intégration croissante de chercheurs en SHS dans les grands projets technologiques témoigne d’une prise de conscience: l’impact social ne peut se mesurer uniquement en termes économiques ou technologiques.
- Équilibre nécessaire entre recherche dirigée et exploratoire
- Préservation d’espaces d’autonomie scientifique
- Reconnaissance de la diversité des contributions disciplinaires
- Temporalités variables de l’impact selon les domaines
La résolution de cette tension constitue l’un des défis majeurs pour les politiques scientifiques contemporaines. Elle appelle à dépasser l’opposition simpliste entre science « pure » et science « utile » pour envisager leur complémentarité fondamentale dans un écosystème de recherche diversifié.
Les transformations institutionnelles nécessaires
Pour surmonter le clivage entre excellence académique et impact social, des transformations profondes s’imposent dans l’organisation même des institutions scientifiques. Ces changements concernent tant les structures universitaires que les mécanismes d’évaluation et de financement.
Au niveau des universités, on observe l’émergence de nouvelles entités dédiées à l’interface science-société. Les bureaux de transfert technologique se complètent désormais d’incubateurs sociaux et de laboratoires d’innovation publique. L’Université de Stanford, pionnière avec son programme d.school, a développé une approche interdisciplinaire du design thinking appliquée aux défis sociaux. Ce modèle inspire aujourd’hui de nombreuses institutions à travers le monde.
La formation doctorale évolue également pour préparer les chercheurs à cette double exigence. Des programmes comme Researcher Development Framework au Royaume-Uni ou les Écoles Universitaires de Recherche en France intègrent désormais des modules sur l’entrepreneuriat, la communication scientifique ou la co-construction des savoirs avec les acteurs sociaux.
Les systèmes d’avancement de carrière commencent, quoique lentement, à reconnaître d’autres contributions que les seules publications. La Vrije Universiteit Amsterdam a ainsi mis en place un système d’évaluation à 360° qui valorise l’enseignement, l’impact sociétal et le leadership académique au même titre que la production scientifique traditionnelle.
Vers de nouveaux modes de financement
Le financement de la recherche connaît lui aussi des innovations significatives. Le modèle de financement participatif (crowdfunding) gagne du terrain, permettant à des projets à fort potentiel d’impact social mais peu conventionnels d’obtenir des ressources. Des plateformes comme Experiment.com ou FutSci ont déjà permis le financement de centaines de projets scientifiques directement par le public.
Parallèlement, on voit émerger des mécanismes hybrides comme les obligations à impact social (Social Impact Bonds) qui mobilisent des investissements privés pour des recherches visant à résoudre des problématiques sociales précises, avec un remboursement conditionné aux résultats obtenus. Ce type d’approche, expérimenté notamment dans le domaine de la santé publique, pourrait s’étendre à d’autres secteurs de la recherche.
- Création d’espaces institutionnels hybrides science-société
- Diversification des parcours et critères d’évaluation des chercheurs
- Développement de mécanismes de financement innovants
- Reconnaissance formelle de l’engagement sociétal dans les carrières
Ces transformations institutionnelles requièrent un changement culturel profond dans le monde académique. Elles supposent de repenser fondamentalement ce qui constitue l’excellence scientifique au XXIe siècle, en intégrant sa dimension sociétale sans sacrifier la rigueur méthodologique qui fait la valeur intrinsèque de la démarche scientifique.
Vers une nouvelle conception de l’excellence scientifique
La résolution du dilemme entre reconnaissance académique et impact social passe par l’émergence d’une conception renouvelée de l’excellence scientifique. Cette vision intégrative reconnaît que la science peut simultanément repousser les frontières du savoir et contribuer au bien commun, sans que ces deux dimensions s’excluent mutuellement.
Cette approche s’inspire du concept de « recherche responsable et innovation » (RRI) promu par l’Union Européenne. La RRI repose sur l’engagement des parties prenantes tout au long du processus scientifique, l’anticipation des implications éthiques et sociétales, et l’alignement de la recherche avec les valeurs et besoins sociaux. Elle ne considère pas l’impact comme une simple conséquence de l’excellence, mais comme l’une de ses dimensions constitutives.
Des exemples concrets montrent la viabilité de cette approche. Le Consortium international de recherche sur les maladies rares (IRDiRC) combine recherche fondamentale de pointe et implication directe des associations de patients. Cette collaboration a permis d’accélérer considérablement le développement de traitements tout en produisant des avancées scientifiques majeures en génétique.
Dans un autre domaine, les travaux de l’économiste Esther Duflo, récompensée par le prix Nobel, illustrent comment la rigueur méthodologique peut se mettre au service de questions sociales pressantes comme la réduction de la pauvreté. Ses expérimentations aléatoires contrôlées allient excellence académique et pertinence pour les politiques de développement.
Former les scientifiques de demain
Cette nouvelle conception de l’excellence implique de repenser la formation des chercheurs. Les programmes doctoraux évoluent pour intégrer des compétences transversales: communication avec le grand public, compréhension des enjeux éthiques, capacité à travailler en équipes interdisciplinaires. Des initiatives comme le programme SHAPE-ID en Europe visent spécifiquement à développer ces aptitudes.
Le mentorat joue également un rôle crucial dans cette transition. Des chercheurs confirmés capables de naviguer entre excellence académique et impact social peuvent guider la nouvelle génération. Des réseaux comme Global Young Academy facilitent ces échanges entre scientifiques engagés à travers le monde.
- Valorisation de l’interdisciplinarité face aux défis complexes
- Développement de compétences en matière d’engagement public
- Intégration des considérations éthiques dans la démarche scientifique
- Création de communautés de pratique transcendant les frontières institutionnelles
En définitive, cette nouvelle conception de l’excellence ne dilue pas les standards scientifiques – elle les enrichit. Elle reconnaît que la science la plus rigoureuse peut aussi être la plus pertinente socialement, et que les problématiques sociétales complexes exigent souvent les approches scientifiques les plus sophistiquées.
Perspectives d’avenir : dépasser la dichotomie
L’opposition entre reconnaissance académique et impact social, longtemps considérée comme structurelle, pourrait bien s’estomper dans les décennies à venir. Plusieurs tendances convergentes suggèrent l’émergence d’un écosystème scientifique plus intégré, où ces deux dimensions se renforcent mutuellement plutôt que de se concurrencer.
La crise sanitaire mondiale liée au COVID-19 a constitué un révélateur puissant de cette évolution possible. Elle a démontré comment l’excellence scientifique pouvait se mobiliser face à un défi sociétal majeur, produisant simultanément des avancées fondamentales en virologie et des applications concrètes comme les vaccins à ARN messager. Cette crise a aussi souligné l’importance de la communication scientifique et de la confiance public-science, dimensions traditionnellement négligées dans l’évaluation académique.
Les défis environnementaux, particulièrement le changement climatique, accélèrent également cette transformation. Des initiatives comme Future Earth réunissent chercheurs de premier plan et décideurs pour co-produire des connaissances directement actionnables. Ce modèle de science orientée vers les solutions (solution-oriented science) préserve la rigueur méthodologique tout en assumant une finalité transformative.
La révolution numérique offre des outils puissants pour cette réconciliation. Les plateformes collaboratives, l’accès ouvert aux données et publications, et les nouvelles formes de dissémination des savoirs permettent de toucher simultanément les pairs académiques et les acteurs sociaux. Des chercheurs comme Ed Yong ou Hannah Fry montrent qu’il est possible de maintenir une carrière académique brillante tout en développant un engagement public significatif via de multiples canaux.
Scénarios prospectifs
Trois scénarios se dessinent pour l’avenir de cette relation entre reconnaissance académique et impact social:
Le premier scénario, dit de « convergence », verrait l’émergence d’un nouveau consensus où l’impact social devient partie intégrante de l’excellence académique. Les systèmes d’évaluation évolueraient pour valoriser systématiquement cette dimension, et les financements favoriseraient les projets combinant ambition scientifique et pertinence sociétale.
Le second scénario, de « spécialisation complémentaire », maintiendrait une distinction entre recherche fondamentale et recherche orientée vers l’impact, mais avec des passerelles renforcées et une reconnaissance équivalente. Certaines institutions se spécialiseraient dans l’une ou l’autre approche, créant un écosystème diversifié mais cohérent.
Le troisième scénario, de « transformation radicale », verrait l’émergence de nouveaux acteurs scientifiques hors du cadre académique traditionnel. Des organisations hybrides, à mi-chemin entre laboratoires, entreprises sociales et think tanks, développeraient des modèles alternatifs de production et validation des connaissances, centrés d’emblée sur les défis sociétaux.
- Développement de carrières scientifiques diversifiées et non linéaires
- Émergence de nouvelles formes institutionnelles hybrides
- Évolution des critères de prestige scientifique
- Implication croissante des citoyens dans l’orientation de la recherche
Quel que soit le scénario qui prévaudra, il semble acquis que la science du XXIe siècle ne pourra plus se contenter d’osciller entre tour d’ivoire et utilitarisme étroit. L’avenir appartient aux approches qui sauront intégrer l’excellence académique et l’impact social dans une vision renouvelée de l’entreprise scientifique, au service du progrès des connaissances comme du bien-être collectif.
